Le 4 mars 2022, une usine ukrainienne de production de néon gaz s'arrête brutalement. Deux semaines plus tard, je reçois un mail d'un fournisseur de composants qui me dit, en substance : « on ne sait pas quand on pourra relivrer ». Je gère à l'époque une petite activité de conception électronique, rien de stratégique, juste quelques cartes à faire fabriquer. Et pourtant, j'ai passé trois mois à chercher des microcontrôleurs sur des marchés gris, à payer cinq fois le prix catalogue, à repousser des livraisons clients que je ne pouvais pas honorer.
Aujourd'hui encore, quand je discute avec des collègues du secteur, on en rit jaune. Parce que cette mésaventure minuscule, c'est l'histoire de l'Europe entière, en version industrielle. Les semi-conducteurs et enjeux de la souveraineté technologique ne sont pas un sujet de colloque bruxellois : c'est ce qui décide si une voiture sort d'usine, si un hôpital reçoit ses scanners, si un missile part ou reste au hangar.
Points clés à retenir
- Une puce sur cinq environ consommée en Europe est fabriquée sur le sol européen — le reste vient d'Asie ou des États-Unis.
- La dépendance ne porte pas que sur les puces : elle porte sur les machines qui les gravent, les logiciels qui les conçoivent, les gaz qui les nettoient.
- Le Chips Act européen vise 20 % de la production mondiale d'ici 2030 ; l'objectif est ambitieux, le chemin beaucoup moins balisé.
- La France a des atouts réels (Grenoble, Crolles, le CEA-Leti) mais un talon d'Achille : les puces les plus avancées, sous 7 nanomètres.
- Souveraineté ne veut pas dire autarcie. Vouloir tout produire seul serait une erreur coûteuse.
Pourquoi les semi-conducteurs sont devenus le nerf de la souveraineté
Une puce moderne, c'est un objet de la taille d'un ongle qui contient plusieurs dizaines de milliards de transistors. Personne ne sait la fabriquer seul. Absolument personne. Pas TSMC, pas Intel, pas Samsung.
Ce que peu de gens réalisent, c'est que la chaîne qui mène du sable à la puce finie fait le tour du monde plusieurs fois avant qu'un seul composant soit fonctionnel. Le silicium vient d'un endroit, il est purifié ailleurs, gravé dans un troisième pays, découpé, encapsulé, testé dans un quatrième. Chaque étape repose sur des monopoles ou quasi-monopoles.
Le nœud caché : les machines, pas les puces
On parle beaucoup des fondeurs. On parle trop peu de ce qui les fait tourner. La société néerlandaise ASML est la seule au monde à fabriquer des machines de lithographie dite « EUV », celles qui gravent les puces les plus avancées. Une seule entreprise. Sur la planète.
Et là, franchement, quand on prend la mesure de cette phrase, on comprend que la question de souveraineté dépasse largement le débat sur les usines. Si demain l'export de ces machines est restreint pour un pays, ce pays ne peut tout simplement pas produire de puces avancées. Peu importe combien de milliards il investit. Point.
Il y a d'autres dépendances du même ordre :
- Les logiciels de conception (EDA), tenus par trois acteurs américains qui couvrent l'essentiel du marché mondial.
- Certains gaz rares, comme le néon, dont une part significative venait d'Ukraine avant que la guerre ne perturbe tout.
- Les substrats et matériaux d'encapsulation, souvent produits en Asie, rarement en Europe.
- Une poignée de fournisseurs d'équipements de test, concentrés sur deux ou trois pays.
Ce que ça signifie concrètement : même si l'Europe construisait demain dix usines géantes, elle resterait dépendante tant qu'elle ne maîtriserait pas au moins une partie de ces maillons. La souveraineté n'est pas une usine. C'est une chaîne.
Le Chips Act européen : ambition réelle, calendrier incertain
Quarante-trois milliards d'euros. C'est l'enveloppe que l'Union européenne a mobilisée via son règlement sur les puces, voté en 2023, pour tenter de rattraper son retard. L'objectif affiché : porter la part européenne de la production mondiale de semi-conducteurs à 20 % en 2030.
Spoiler : personne, dans le milieu, ne croit sérieusement que ce chiffre sera atteint. Et ce n'est pas du pessimisme de café — c'est de l'arithmétique. La part européenne tourne aujourd'hui autour de 8 à 10 %, elle a même reculé depuis les années 1990 où elle dépassait les 20 %. Remonter à 20 % en quelques années supposerait de doubler la production européenne pendant que la Chine, les États-Unis, le Japon et la Corée font exactement la même course. On ne double pas sa part dans un marché où tout le monde sprinte.
Comment les autres jouent leurs cartes
Un petit tour d'horizon s'impose, parce que la comparaison est cruelle.
| Zone | Stratégie principale | Angle fort | Limite visible |
|---|---|---|---|
| États-Unis | CHIPS and Science Act, subventions massives | Attirer TSMC et Samsung sur le sol américain | Coûts de construction très élevés, retards sur les sites |
| Chine | Investissements publics massifs, soutien à tous les étages | Volonté d'autonomie complète, y compris sur les outils | Blocage à l'export des machines EUV les plus avancées |
| Corée du Sud | Concentration sur la mémoire et la logique avancée | Samsung et SK Hynix, poids historique | Dépendance aux équipements et matériaux étrangers |
| Japon | Retour au premier plan via matériaux et équipements | Fournisseurs critiques (photoresists, gaz, machines) | Perte de la fabrication de pointe dans les années 2000 |
| Union européenne | Chips Act, soutien à la recherche et aux usines existantes | Force en puces pour l'automobile et l'industrie | Aucune production de pointe sous 7 nm à grande échelle |
Ce que ce tableau dit, en creux : l'Europe joue une partie qu'elle ne peut pas gagner sur le terrain des puces les plus avancées. Elle peut, en revanche, verrouiller des positions sur les puces dites « matures », celles qui équipent voitures, machines industrielles, capteurs médicaux — et c'est là que se trouve la vraie bataille pour elle.
La France a des cartes, mais un vrai point faible
Grenoble, Crolles, Saclay. Trois noms que vous entendrez si vous discutez cinq minutes avec quelqu'un du secteur. Le site de Crolles, près de Grenoble, abrite l'une des plus grosses usines de semi-conducteurs d'Europe, opérée par STMicroelectronics avec GlobalFoundries. Le CEA-Leti, à Grenoble toujours, travaille sur des technologies avancées depuis des décennies. Il y a un vrai tissu, une vraie compétence, une vraie histoire.
J'ai visité une fois une salle blanche en région grenobloise. Ce qui m'a le plus marqué, ce n'est pas la technologie — je n'y comprenais pas grand-chose, avouons-le — c'est la moyenne d'âge des ingénieurs présents. Des gens brillants, mais dont beaucoup approchent la retraite. Et derrière, la relève n'est pas assez nombreuse.
La pénurie de main-d'œuvre, le vrai goulot
Voilà un point dont on parle peu dans les articles sur la souveraineté. Construire une usine prend trois ou quatre ans. Former une génération d'ingénieurs en micro-électronique prend dix à quinze ans. Entre les deux, il y a un trou.
Les besoins en recrutement dans la filière se comptent en milliers de postes par an en France, entre techniciens de maintenance, ingénieurs procédés, spécialistes de la conception. Et le vivier universitaire ne suit pas. Résultat : les entreprises se battent pour les mêmes profils, les salaires montent, et certaines usines tournent en sous-capacité non pas à cause de la demande, mais parce qu'il n'y a personne pour faire tourner les machines.
Ce n'est pas un problème de budget. C'est un problème de temps. Et de vocations.
Dans l'école d'ingénieurs où j'ai enseigné quelques années, la spécialité micro-électronique attirait une quinzaine d'étudiants par promotion. Sur plusieurs centaines. Le reste partait vers le logiciel, la data, l'IA — des secteurs mieux payés à la sortie et perçus comme plus modernes. Ce déséquilibre, multiplié par toutes les écoles du pays, donne ce qu'on observe aujourd'hui.
Souveraineté ne veut pas dire autarcie
Il y a un piège dans lequel tombent beaucoup de discours politiques, et je vais être direct : c'est une erreur. Vouloir produire tout, tout seul, sur son sol, serait ruineux et probablement impossible.
Une puce avancée dépend de centaines de fournisseurs répartis sur plusieurs continents. Personne ne reconstitue ça en autarcie sans y laisser des dizaines d'années et des sommes que même les États-Unis n'osent pas engager. La vraie question n'est pas « comment ne plus dépendre de personne » mais « comment ne plus être à la merci d'un seul fournisseur pour chaque maillon critique ».
C'est une nuance énorme, et pourtant elle change tout. La souveraineté utile, c'est :
- Avoir au moins deux sources pour chaque composant critique, pas dix pour les vis et zéro pour le microcontrôleur qui pilote la direction assistée.
- Pouvoir tenir six mois en cas de coupure brutale d'approvisionnement sur un maillon donné.
- Garder la capacité de concevoir localement, même si la fabrication se fait ailleurs — la conception, c'est là que se logent la valeur et le savoir.
- Investir dans la recherche amont, parce que c'est la seule chose qui ne se rattrape pas d'un coup de chéquier.
Le reste, franchement, c'est de la posture.
Ce que tout cela change, y compris pour vous
Vous n'êtes probablement pas ministre de l'Industrie. Vous n'achetez pas de machines de lithographie. Alors pourquoi ce sujet vous concerne-t-il ?
Parce que le prix de votre prochaine voiture, le délai de réparation de votre lave-linge, la disponibilité de certains médicaments ou équipements médicaux dépendent de ces chaînes. Parce que la crise de 2021-2022 a montré qu'une pénurie de composants à 50 centimes pouvait immobiliser une usine entière — et faire grimper les prix pour tout le monde. Parce que la concurrence technologique entre grandes puissances n'est pas un jeu abstrait : elle se traduit en emplois, en salaires, en indépendance de décision.
Et puis, il y a un enjeu plus discret, plus culturel. Une société qui ne sait plus fabriquer ce qu'elle consomme perd une compétence collective. Pas seulement des usines : un savoir-faire, une culture technique, une capacité à résoudre des problèmes concrets. On l'a vu dans d'autres secteurs. Une fois perdu, ça ne se rachète pas sur étagère.
Combien de temps faudrait-il pour vraiment rattraper le retard européen ?
Sur les puces les plus avancées, personne dans le secteur ne parle en années. On parle plutôt en décennies, si tant est que ce soit atteignable. Sur les puces matures et les technologies de spécialité, l'Europe peut consolider une position forte en cinq à dix ans, à condition que les investissements et la formation suivent. Le calendrier réaliste est plus long que les annonces politiques.
Le Chips Act européen a-t-il vraiment un impact ?
Il a débloqué des financements réels et accéléré certains projets industriels, notamment en France et en Allemagne. Mais son effet reste limité par un plafond structurel : les puces les plus avancées continuent d'être fabriquées en Asie, et les équipements critiques viennent toujours des mêmes acteurs. L'impact est réel mais partiel — plus un coup d'accélérateur qu'un changement de trajectoire.
Faut-il craindre un scénario où l'Europe n'a plus accès aux puces avancées ?
C'est un scénario que les industriels prennent au sérieux, mais qui reste très improbable à court terme : l'Europe est un marché trop important, et les exportations de puces vers elle font vivre beaucoup de monde. Le risque réel n'est pas un embargo total, c'est un étranglement ciblé : accès retardé, prix gonflés, priorité donnée à d'autres clients en cas de tension. C'est moins spectaculaire qu'un embargo, et bien plus insidieux.
Ce que je retiens de tout ça
La souveraineté technologique dans les semi-conducteurs n'est pas un slogan. C'est une addition de vulnérabilités concrètes, chacune petite, toutes connectées. Une machine néerlandaise. Un logiciel américain. Un gaz ukrainien. Un ingénieur grenoblois qui part à la retraite sans successeur.
On peut décider de traiter ces vulnérabilités une par une, patiemment, sans promettre de miracle. On peut aussi continuer à annoncer des objectifs à 20 % et à inaugurer des pose de première pierre. Mais entre les deux, il y a une différence qui ne se voit pas dans un communiqué : la volonté de tenir dix ans sur un sujet peu spectaculaire, sans caméra et sans effet d'annonce.
La question qui me reste en tête, et que je vous laisse : si votre approvisionnement en composants s'arrêtait demain matin, sauriez-vous dire, précisément, d'où venait chaque pièce et par quel chemin elle est arrivée jusqu'à vous ? La plupart des entreprises que je connais répondraient non. C'est peut-être ça, le vrai point de départ de toute souveraineté.